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Le Monde del 19 febbraio 2009:
Analyse
Enseignants-chercheurs : les raisons d'une révolte,
par Catherine Rollot
LE MONDE |
Il
y a trois mois, la réforme de l'autonomie des
universités semblait sur
de bons rails. Le 1er janvier 2009, vingt universités
devenaient autonomes. Les autres devaient suivre d'ici
à 2012. Votée en août 2007, sans
trop de difficultés, cette réforme était
perçue par beaucoup comme une nécessité.
Ou, du moins, comme un mal nécessaire.
Quelques
semaines plus tard, pourtant, la crise a éclaté.
Dans le rôle du
détonateur, un décret d'application réformant
le statut des enseignants-chercheurs. La déflagration
est tellement puissante qu'elle met en difficulté
la ministre de l'enseignement supérieur, Valérie
Pécresse, et, au-delà, sa réforme,
que le premier ministre, François Fillon, avait
qualifiée de "plus importante de la législature".
Cette
situation résulte de la conjonction d'erreurs
politiques et de
l'hypersensibilité du milieu universitaire, qui
se sent depuis longtemps
méprisé par les politiques. Le premier
geste maladroit du gouvernement a
été d'ordre financier. La promesse présidentielle
d'"accroître de 50 %,
d'ici à 2012, les dépenses publiques consacrées
à l'enseignement supérieur" avait
permis de faire passer plus facilement la réforme
de l'autonomie. Les moins enthousiastes se prirent à
espérer que ce grand saut aurait au moins une
contrepartie financière. L'annonce d'un budget
2009 en hausse, mais qui ne profite pas de manière
égale à tous les établissements,
a provoqué des crispations.
Sur
le terrain, personne n'a l'impression d'avoir bénéficié
d'une rallonge
budgétaire. Ce sentiment s'est trouvé
renforcé par l'annonce de la
suppression de postes, près de 1 000 selon les
syndicats, 250 selon le
ministère, semant le doute sur les intentions
du gouvernement. A peine la loi votée, les présidents
d'université avaient pourtant mis en garde le
gouvernement contre les effets dévastateurs d'une
telle décision.
L'exécutif n'en a eu cure. Il paie aujourd'hui
les fruits de sa désinvolture.
L'exemple
de la modulation de service entre recherche et enseignement,
une mesure au coeur du décret contesté,
en est une illustration. Plébiscité par
la communauté scientifique lors des Etats généraux
de la recherche qui ont rassemblé des milliers
de personnes entre mars et octobre 2004, ce principe
est désormais honni, car perçu de la façon
suivante : à volume de postes égal, pour
décharger les uns, il faudra charger davantage
les autres, puisque les effectifs n'augmentent pas.
La démonstration contraire est difficile à
faire et, en tout cas, difficilement audible.
Ce
climat de suspicion a aussi été alimenté
par les propos du président de la République.
Les universitaires ont été meurtris par
le discours tenu par Nicolas Sarkozy, le 22 janvier,
jugé " brutal et chargé de mépris"
par
Danièle Hervieu-Léger, directrice de l'Ecole
des hautes études en sciences sociales (EHESS).
Cette allocution était destinée à
lancer la réflexion sur la "stratégie
de recherche et d'innovation".
Au
lieu d'un dialogue d'ouverture, le président
s'est livré à une charge
violente contre la recherche et les enseignants-chercheurs,
s'aliénant un
peu plus ceux dont la collaboration est pourtant indispensable
pour
réformer. L'insulte n'a jamais motivé
personne et, a fortiori, un corps qui
souffre déjà d'un sentiment de déclassement.
Les
métiers de l'université ne figurent pas
en tête de la liste de ceux qui
font rêver les jeunes. Le peu d'attractivité
des rémunérations en début de
carrière, après des études longues,
et le faible nombre d'élus ne
favorisent pas les vocations. Pendant des années,
l'université n'a pas été
la priorité des gouvernants. Les derniers plans
d'envergure, "Université
2000" et "Université du troisième
millénaire", ont été lancés
respectivement en 1990 et 1998, et concernaient surtout
l'immobilier. Depuis, plus rien, ou pas grand-chose,
jusqu'à la réforme Pécresse. Mais
celle-ci est vécue comme un rattrapage, et le
compte n'y est pas.
Les
personnels ont eu l'impression de porter seuls le fardeau
d'une
population étudiante en forte croissance, dont
les meilleurs éléments leur
échappaient au profit des grandes écoles.
A défaut d'être aux yeux de
l'opinion publique le creuset de la formation de l'élite,
les universités
et les organismes de recherche pouvaient encore se rassurer
en s'appuyant sur leur réputation d'excellence
en matière de recherche. Par des comparaisons
internationales, que contestent la plupart des chercheurs,
le président de la République vient de
contrarier cet espoir.
Que
reste-t-il désormais ? Comment recoller les morceaux
entre les
politiques et les enseignants-chercheurs ? La révolte
n'a cessé de
s'étendre, réunissant des mécontents
de tout bord, unis ponctuellement
contre ce décret. Les pistes de sortie ne sont
pas très nombreuses. Or
l'enjeu est de taille. Si le décret n'est pas
publié, c'est tout l'édifice
de l'autonomie qui est fragilisé. L'abandon de
la réforme n'est
officiellement pas d'actualité. Mais ses opposants
ne vont pas lâcher si
près du but.
Face
à ce péril, le pouvoir doit maintenant
trouver une parade. Et il n'est
pas dit que les stratégies habituelles de sortie
de crise utilisées par
Nicolas Sarkozy, allumer un contre-feu ou faire changer
le dossier de main, fonctionnent ici.
Catherine
Rollot
Article paru dans l'édition du 19.02.09